MATTHIEU BLAZY À BIARRITZ :
UNE COLLECTION OÙ COCO REND VISITE À LA MER
Au casino municipal, transformé pour l’occasion en réplique des salons d’origine de la Villa Larralde, Matthieu Blazy a déroulé le 28 avril une collection traversée par plusieurs fils. L’hommage à la petite robe noire, la réappropriation joyeuse du double C, la fascination pour les figures aquatiques de la côte basque, et un travail textile d’une précision rare. Compte rendu d’un défilé qu’il fallait regarder de près pour en saisir la densité.
LA SCÉNOGRAPHIE
Le décor recrée les salons d’origine de l’atelier de Gabrielle Chanel à la Villa Larralde. Murs ivoire et noir, tapissés de miroirs. Moquette beige pâle évoquant le sable. Fauteuils dorés tendus de lin. Baies vitrées géantes ouvertes sur la plage et la baie de Biscaye. Au fond de la salle, le ressac de l’océan reste visible derrière les silhouettes. Le casino municipal devient un théâtre où les invités assistent au défilé entre deux mondes. Derrière elles, l’intérieur bourgeois. Derrière les mannequins, l’horizon. Matthieu Blazy a baptisé cette collection Sous le salon la plage. Le titre dit tout du projet.
L’invitation, elle, a déjà fait parler avant le défilé. Un pendentif coquillage en métal argenté qui s’ouvre pour révéler à l’intérieur une queue de sirène. Les éditeurs de mode internationaux l’ont aussitôt fait circuler sur les réseaux. Matthieu Blazy donne le ton avant même la première silhouette : ce défilé sera une fable maritime.
La bande son croise Kylie Minogue et des fragments cinématographiques de The Beach. Quelques chants de baleines en ouverture. Le ton est donné : fantaisie balnéaire assumée, sans solennité.
LOOK 1 : LA « FORD » DE 1926, CENT ANS APRÈS
Le défilé s’ouvre sur une robe noire en crêpe, mi-longue, taille basse, décolleté en V profond. Les lignes droites sont soulignées d’une fine surpiqûre blanche géométrique qui dessine l’architecture du vêtement. Une silhouette presque sage. Et pourtant, tout est là.
Matthieu Blazy célèbre les cent ans de la petite robe noire. En 1926, Vogue américain dessine une robe noire de Gabrielle Chanel et la baptise la Ford de CHANEL. L’allusion à la voiture la plus démocratique de l’époque salue une révolution. Une robe noire, autrefois réservée aux domestiques et aux vendeuses de magasin, devient le vêtement universel des femmes élégantes. Matthieu Blazy explique en coulisses qu’il appelle cette robe la première revenge dress. Avec elle, en 1926, Gabrielle se venge de son propre statut social. Une couturière sortie de l’orphelinat habille désormais les aristocrates.
Le geste va plus loin. Matthieu Blazy a fait sortir des archives un croquis de 1926 montrant la robe sous deux angles. De face, elle est d’une simplicité radicale. De dos, surprise : un nœud immense barrait la silhouette, jamais montré jusque-là. Le directeur artistique a détaché ce nœud du dos, l’a transformé en pochette tenue à la main, rubans traînant au sol. Le sac devient l’archive vivante de la robe. Tout est dit en un seul geste. Matthieu Blazy ne reproduit pas les archives, il les redéploie.
LA SÉQUENCE NOIRE
Suit immédiatement une séquence en noir et blanc qui pose la signature de la collection. Un smoking féminin d’abord, taille haute et veste ajustée. Puis une mini-robe noire structurée, portée avec une veste assortie dont le col est rebrodé d’étoiles de mer en perles. Sur la tête du mannequin, un bonnet de bain noir et blanc orné du double C en relief. Le détail est minuscule, le rappel est immédiat. Gabrielle, ses bains de mer à Biarritz, ses photos d’archives en maillot 1920.
Vient ensuite la robe-fourreau drapée d’un seul tenant, lignes nettes, un peu cinématographique. Puis un tailleur de tweed clair dont les manchettes laissent apparaître le double C brodé en mailles serrées. Cette première séquence affirme déjà la dualité de la collection. La sophistication parisienne et la décontraction balnéaire cohabitent dans la même silhouette.
LE DOUBLE C, DU LOGO À LA CONSTRUCTION ARCHITECTURALE
Pendant ses premières collections chez CHANEL, Matthieu Blazy avait fait le choix discret. Le double C apparaissait à peine, niché dans les doublures, dans les talons, sous les revers. Une rupture nette avec l’ère Lagerfeld et ses logomanias assumées.
À Biarritz, rupture inverse. Le double C envahit la collection avec une jubilation manifeste. On le voit en boucle de ceinturon métallique, façon bijou de plage. Brodé sur le devant d’un polo crème, large et graphique. Dessinant l’encolure d’un pull-over en jersey beige. Imprimé en grand format au centre d’un bustier ras du cou. Gigantesque sur le buste d’une robe noire à découpe asymétrique. Formant les manches drapées d’une robe ivoire à manches en cape. Sur les bonnets de bain encore, métallisés cette fois. Le monogramme devient architecture du vêtement, pas accessoire posé dessus.
Cette logique vient en droite ligne d’une trouvaille de Gabrielle Chanel datée de 1929. La fondatrice intégrait déjà le monogramme dans la coupe. Matthieu Blazy assume. Il aime ce logo, il le trouve beau. Il revendique le droit pour la cliente CHANEL de porter le monogramme comme on porte un tee-shirt de groupe de rock. La phrase « I belong to CHANEL » résume sa démarche. Volontaire, presque provocatrice. Elle annonce probablement une décennie de logomanies à venir chez la Maison, pour une clientèle qui en redemande.
Le double C revient aussi sur les bottes XL de plage, mi-cuissardes en caoutchouc noir mat, à enfiler comme des cuissardes de pêcheur. Une silhouette presque incongrue : minijupe en tweed structuré, bottes hautes, ceinture à boucle CHANEL. Le geste joue avec l’imaginaire des cuissardes de marin, transposé dans la garde-robe d’une cliente Croisière.
LA SÉQUENCE BALNÉAIRE
Les silhouettes glissent ensuite vers l’estuaire de la collection : la plage. Une combinaison de natation noire des années 1920 portée avec des bottines de pêcheur. Des shorts en jean coupés haut, taille marquée, associés à des vestes de tweed rouge et blanc inspirées du linge basque. Un maillot de bain bicolore noir et blanc, décolleté carré, classique mais coupé court sur les hanches. Sur une silhouette enceinte, un haut bikini porté sous une veste en tweed avec une jupe assortie. Un mannequin de six mois marche pour CHANEL sans que rien dans la coupe ne dissimule sa silhouette. Des charms en forme de petits chaussons de bébé pendent à son sac. Détail tendre qui dit beaucoup de la Maison telle que Matthieu Blazy l’imagine.
Les rayures basques traversent la collection. Linge rouge et écru, marinière revisitée, jupes plissées blanches barrées de bandes navy. Sur l’une, le tissu est ce coton chiné inédit développé par les tisseurs d’ACT3 à Uzein, légèrement effervescent, accroche-lumière subtil.
LA SÉQUENCE PRESSE ET L’HOMMAGE AUX SUFFRAGETTES
Plusieurs silhouettes affichent un imprimé reproduisant des coupures de journaux. Un trench coat oversize entièrement imprimé de pages de journal. Une robe du soir longue, fluide, dont le tissu reprend des fragments de Une. Une jupe et un haut taille basse en deux pièces. La doublure intérieure, visible à travers un treillis de mailles nouées, imprime des coupures d’articles sur la Villa Larralde de 1915.
Le motif renvoie à une déclaration de Gabrielle Chanel : « J’aime lire le journal, comme les hommes ». Matthieu Blazy a précisé en coulisses avoir choisi ce motif pour deux raisons. La citation de Gabrielle d’une part. Le clin d’œil aux fish and chips emballés dans du papier journal des bords de mer britanniques d’autre part. Le directeur artistique inscrit aussi cette robe dans une tradition vestimentaire ancienne. Les suffragettes du début du XXe siècle défilaient en robes faites de journaux et de slogans imprimés.
L’ironie historique mérite d’être notée. Cette idée d’imprimé presse, Elsa Schiaparelli, la grande rivale de Chanel, l’a utilisée la première dans les années 1930. Bien avant que John Galliano ne la reprenne chez Dior. Matthieu Blazy le reconnaît sans détour. Il rend à Schiaparelli ce qui est à Schiaparelli, puis l’intègre à l’ADN CHANEL.
LA SÉQUENCE DU FILET ET LA MÉMOIRE DE SUZY SOLIDOR
Le défilé est traversé de figures aquatiques. Étoiles de mer brodées au revers d’une veste. Hippocampes brodés sur les sacs. Bagues, boucles d’oreilles, bracelets en forme de coquillage. Bonnets de bain stylisés rappelant les championnes de natation des années 1920, certains ornés d’une crête en raphia tressé évoquant les casques romains. La collection raconte une femme qui sort de l’eau, marche pieds nus sur le sable, traverse la ville, finit sa journée en robe du soir.
Plusieurs silhouettes mobilisent le filet de pêche. Une combinaison entière crochetée en mailles ajourées comme des filets de pêcheur, portée sur un body près du corps. Une robe-fourreau brodée d’écailles de poisson, en camaïeu de bleus océan. Une chemise Charvet revisitée et entièrement rebrodée à l’atelier Montex, dont le motif tendu évoque la maille des filets séchés au soleil. Plusieurs sacs à rabat de Lesage reprennent le filet en broderie de perles et de paillettes argentées.
Difficile, pour qui connaît l’histoire des Années folles, de ne pas penser à Suzy Solidor. La chanteuse, fille naturelle d’une ravaudeuse de filets de Saint-Servan, apparaissait sur les planches de Deauville dans des maillots imitant les algues et les filets de pêcheurs. Elle scandalisait l’aristocratie. Suzy Solidor était l’icône queer de l’époque, modèle de plus de deux cents peintres dont Foujita, Picabia, Tamara de Lempicka et Marie Laurencin. Une figure majeure de la garçonne. Matthieu Blazy ne la nomme pas. Mais sa collection ramène à la surface cette mémoire d’une côte atlantique où les femmes s’habillaient déjà de la matière des marins.
LES DEUX DERNIÈRES SILHOUETTES : LES SIRÈNES DE BIARRITZ
Les deux dernières silhouettes du défilé poussent le thème jusqu’à la métaphore complète. Deux sirènes, robes longues fourreau brodées de paillettes orange feu et bleu turquoise par les ateliers Lesage. Les paillettes sont disposées en écailles superposées qui captent la lumière comme un poisson hors de l’eau. La jupe se prolonge en queue qui balaie le sol, ourlée de frou-frous évoquant les nageoires. Les mannequins ont les cheveux mouillés et tirés en arrière, comme à peine sortis de l’océan. Aux pieds, des sandales sans semelle qui n’enserrent que le talon, création délicate de la designer Laurence Dacade et de son équipe. Le mannequin marche pieds nus, le talon orné d’une parure-bijou.
Matthieu Blazy a expliqué s’être inspiré d’une fresque Art déco découverte à Biarritz, représentant deux sirènes portant un bateau. Il a sorti la photo de sa poche pour la montrer aux journalistes en backstage. La fresque date de l’époque où Gabrielle Chanel vivait dans la ville. Les baigneuses peintes par Picasso à Biarritz dans les années 1920 ne sont pas loin. Le cycle se ferme. Une fresque vue par Gabrielle ressurgit cent ans plus tard, brodée par Lesage, sur une robe de finale CHANEL.
LES SACS : OBJETS CULTES ET TROUVAILLES
Plusieurs sacs ont marqué le défilé. La pochette à nœud du premier look, dérivée du dos de la robe de 1926, ouvre la marche. Le grand cabas en raphia rayé, format XXL volontairement disproportionné, rappelle les sacs hula hoop de Karl Lagerfeld du printemps 2013. Geste de mémoire vers les coups d’éclat du prédécesseur. Les sacs à rabat brodés d’hippocampes et de poissons par Lesage, en perles miniatures et soie.
Un sac mérite une mention particulière. Un sac entièrement étanche, présenté par Matthieu Blazy en coulisses avec la formule : « Enfin, on peut nager en CHANEL ». La boutade dit beaucoup. La collection Croisière 2026 ne se contente pas d’évoquer la mer, elle s’y projette physiquement. C’est tout l’esprit Matthieu Blazy. L’objet de luxe doit servir à vivre, pas à figurer dans une vitrine.
Plus inattendu encore, un sac muni de minuscules chaussures CHANEL miniatures pendant à la bandoulière comme des charms. Détail tendre, presque enfantin, qui dit le rapport ludique du directeur artistique aux codes de la Maison.
BILAN
Sur deux défilés, à 11 heures et à 15 heures, 900 invités, un casino baigné par l’Atlantique. Matthieu Blazy a tenu son pari. Ramener CHANEL à ses fondations sans céder à la nostalgie. Le directeur artistique n’a même pas un an d’ancienneté dans la Maison. Il a déjà signé une collection prêt-à-porter, une collection Métiers d’art à New York, et maintenant cette Croisière. Le rythme est tenu, la cohérence aussi.
Bruno Pavlovsky parle d’une collection qui contribue à la légende de la Maison. La formule est forte. Elle dit la confiance de la présidence des activités mode envers son directeur artistique. Elle dit aussi quelque chose de plus profond. À Biarritz, CHANEL n’a pas seulement rouvert une boutique. La Maison a retrouvé sa langue maternelle, celle que Gabrielle parlait face à l’océan, en 1915.
Mention obligatoire : © espritdegabrielle.com
Crédits photos et vidéo : © CHANEL
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