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Six générations de la famille Mul, près de quarante ans de partenariat exclusif avec CHANEL, une nouvelle roseraie certifiée ROC™. Récit d’une fleur reine du parfum à Pégomas.
Le mois de mai 2026 s’ouvre sur une effervescence familière. Dans le berceau de la Siagne, à quelques kilomètres de Grasse, soixante cueilleuses arpentent les rangées de rosiers dès les premières lueurs du jour. La rosée s’amenuise déjà, les boutons s’ouvrent, les pétales aux teintes pastel livrent leurs notes les plus intenses. Chaque binôme marche à sa cadence. Le geste reste inchangé depuis des générations. Le pouce et l’index passent sous la fleur ouverte, au niveau du calice. Un mouvement sec et assuré s’empare de la rose, les pétales rejoignent la poche ventrale du tablier. Il n’y a pas un instant à perdre.
À Pégomas, sur les terres de la famille Mul, la rose Centifolia ne fleurit qu’une fois par an. La fenêtre dure quatre semaines. Quarante tonnes de roses ont quitté ces champs en mai 2025. La récolte 2026 s’annonce dans la continuité. Cette fleur compte parmi les matières premières les plus précieuses de la palette du parfumeur de CHANEL. Elle entre dans la composition du N°5 depuis 1921, signe le N°19 depuis 1970 et rejoint plus récemment Misia. Sans elle, certaines des fragrances les plus emblématiques de la Maison n’existeraient pas.
Pour comprendre ce qui se joue chaque printemps dans le pays de Grasse, il faut remonter trois siècles en arrière.
AUX NOMS DE LA ROSE : UNE FLEUR HYBRIDE VENUE DES PAYS-BAS
L’histoire commence loin de la Méditerranée. La rose Centifolia naît au XVIIᵉ siècle aux Pays-Bas, sous les mains vertes d’un botaniste néerlandais. Cette rose hybride résulte de croisements subtils. Les botanistes contemporains supposent qu’elle descend de Rosa canina, Rosa damascena et Rosa moschata, entre autres variétés. Sa corolle dense, sa floraison spectaculaire, sa profusion invraisemblable de pétales fascinent immédiatement les cercles savants européens. La fleur figure dans les traités botaniques et les herbiers illustrés. Elle gagne les jardins royaux et princiers des Pays-Bas, de France et d’Italie.
En 1753, Carl Von Linné, le célèbre naturaliste suédois, lui donne son nom scientifique. Rosa centifolia, dérivé du latin centifolius, signifie à cent feuilles. À l’époque, botanistes et horticulteurs ne distinguent pas encore feuilles et pétales. La rose dite à cent feuilles désigne en réalité une rose à cent pétales.
Très vite, la fleur trouve sa terre d’élection. À Grasse, le climat et le terroir révèlent toute la richesse olfactive de ses corolles. Les notes miellées, florales et légèrement épicées s’épanouissent ici comme nulle part ailleurs. Dès le XVIIIᵉ siècle, la Centifolia accompagne la naissance de la parfumerie moderne. Ses corolles servent d’abord à adoucir les cuirs, puis deviennent la matière première des élixirs, des eaux de toilette et des savons fins.
Au XIXᵉ siècle, un tournant décisif s’opère. Jean-Baptiste Nabonnand, jardinier-rosier de renom et figure emblématique de l’horticulture grassoise, met au point une nouvelle variété de Centifolia. Un industriel local le sollicite. Il sélectionne alors une forme dite simple, qui ne compte plus qu’une cinquantaine de pétales, contre la centaine de son aînée dite double. Cette innovation perpétue la tradition tout en adaptant la morphologie de la fleur à un nouvel idéal de beauté florale. La variété Nabonnand devient celle qui s’épanouit aujourd’hui sur l’ensemble du bassin grassois.
Les familles locales se livrent alors à une discrète concurrence. Certains producteurs cachent leurs semences et leurs boutures pour préserver leur monopole sur le précieux parfum de Grasse. Chacun cherche à obtenir le pétale parfait, capable de produire l’essence la plus pure. Cette émulation forge la réputation d’excellence qui accompagne la rose de mai jusqu’au XXᵉ siècle.
1921 : LA RENCONTRE AVEC GABRIELLE CHANEL
L’année 1921 marque l’entrée de la Centifolia dans la légende de la parfumerie moderne. Gabrielle Chanel demande à Ernest Beaux d’utiliser les meilleures matières premières disponibles pour composer un parfum d’un genre nouveau. La rose de mai figure immédiatement parmi les fleurs sélectionnées. Elle rejoint le jasmin de Grasse, le néroli, l’ylang-ylang et l’aldéhyde dans la formule de N°5. Sa rondeur florale et ses accents miellés viennent en note de fond. La fleur du pays de Grasse installe ainsi sa signature dans l’un des parfums les plus célèbres au monde.
L’audace de Gabrielle Chanel tient à un choix conceptuel. Refuser le soliflore alors dominant, signer une composition abstraite où aucune fleur ne domine, faire converger plusieurs matières premières d’exception. La rose de mai joue dans cet équilibre un rôle structurant.
En 1970, la création de N°19 donne à la Centifolia une place de premier ordre. Olivier Polge, parfumeur créateur de la Maison depuis 2015, le reconnaît volontiers. La rose de mai s’y exprime avec une plénitude rare. Plus récemment, Misia explore une autre facette. L’association de la rose de mai et de l’iris produit ce caractère rouge à lèvres dont parle le parfumeur. La fleur signe aussi des accords dans COCO MADEMOISELLE et dans GABRIELLE CHANEL.
La continuité du geste se transmet de parfumeur en parfumeur. Ernest Beaux d’abord, Henri Robert ensuite, puis Jacques Polge, et Olivier Polge aujourd’hui. La formule du N°5 reste fidèle à elle-même depuis plus d’un siècle. La qualité de la rose grassoise demeure, elle aussi, un impératif non négociable.
DES PÉTALES À L’ABSOLUE : LE SECRET D’UNE QUALITÉ PROPRIÉTAIRE
À peine cueillies, les fleurs rejoignent l’usine de transformation au bout du chemin. Les sacs de jute passent sur la balance, puis l’extraction commence. Les pétales gagnent de larges cuves où s’empilent cinq plateaux perforés, chacun lesté de 50 kilos de fleurs. Suivant le principe de l’infusion, un solvant capture à température ambiante toutes les molécules odorantes. Les fleurs subissent trois lavages successifs. Affranchies de leur puissance olfactive, elles partent ensuite au compost sous le nom de gâteau.
Le solvant chargé d’effluves passe alors dans un évaporateur. La chauffe reste légère. Autour de 60 °C, le solvant s’évapore et se libère. Les molécules odorantes, elles, demandent 180 °C et davantage pour s’échapper. Elles restent donc prisonnières d’une cire végétale, la concrète. Le solvant repart en cycle continu pour les extractions suivantes, stocké pour les saisons à venir. La concrète, elle, conserve intactes toutes les richesses olfactives de la récolte.
Reste l’étape de l’absolue, ce liquide que le parfumeur travaille directement dans ses formules. La concrète se mélange à de l’alcool, le tout refroidit à -20 °C. L’alcool ne gèle pas, mais les cires végétales se figent. Une filtration sépare alors les deux phases. Les cires partent, dépourvues d’intérêt olfactif. L’évaporation douce de l’alcool livre enfin l’absolue de rose.
Les ratios donnent la mesure de l’exigence. Il faut 400 kilos de pétales pour obtenir 1 kilo de concrète, puis 600 grammes d’absolue. Au total, 700 kilos de roses de mai produisent 1 kilo d’absolue.
Un fait distingue radicalement CHANEL des autres maisons de parfumerie. La Maison transforme elle-même ses fleurs, selon des techniques traditionnelles et certains secrets bien gardés. Cette qualité reste propriétaire, exclusive, introuvable ailleurs. Aucune autre marque ne dispose d’une telle absolue de rose de mai.
Olivier Polge résume cette singularité sans détour. La rose de mai livre une odeur ronde et riche, avec des notes cireuses qui soutiennent avec audace les fleurs blanches. Elle adoucit certaines rugosités, contrebalance les notes plus sèches, complexifie sans écraser. Le parfumeur insiste sur la discrétion des matières naturelles, qu’il ne considère pas comme un défaut mais comme une élégance.
La rose Centifolia traverse les arts depuis des siècles. Pierre-Joseph Redouté, peintre officiel de l’impératrice Joséphine, compose entre 1817 et 1824 son ouvrage Les Roses, trois volumes de planches en eau-forte d’après les variétés cultivées à Malmaison. L’ouvrage reste consultable sur la bibliothèque numérique de la BnF. Jan Brueghel l’Ancien, lui, fait figurer la Centifolia dans plusieurs de ses natures mortes. Dans Vase de fleurs, peint en 1606, la fleur du pays de Grasse resplendit au milieu de bouquets luxuriants aux corolles minutieusement détaillées.
PÉGOMAS ET LA FAMILLE MUL : GÉOGRAPHIE D’UN PARTENARIAT EXCLUSIF
En 1987, la famille Mul et CHANEL s’associent dans la préservation des savoir-faire liés à la culture des fleurs à parfum en pays de Grasse. Près de quarante ans plus tard, le partenariat tient. Six générations de Mul cultivent à Pégomas, dans le berceau de la Siagne. La rose de mai occupe ici une place de choix sur plus de neuf hectares dédiés. L’exploitation totalise 95 000 plants. Aux côtés de la Centifolia poussent le jasmin de Grasse, le géranium rosat, la tubéreuse et l’iris pallida.
L’exclusivité du partenariat va au-delà de la simple fourniture. La famille Mul travaille pour CHANEL et pour CHANEL seule. Aucun autre acheteur n’accède à cette production. L’intégration de la chaîne se révèle complète, de la terre au flacon.
Le circuit court constitue un atout déterminant. L’usine de transformation se trouve à quelques centaines de mètres des champs. Ce détail géographique conditionne la qualité finale. Les sacs de jute chargés de pétales rejoignent l’extracteur en quelques minutes. La fraîcheur des fleurs reste préservée, la concentration des molécules intacte. Aucun autre producteur du bassin ne maîtrise l’intégralité du processus de cette façon.
Soixante cueilleuses œuvrent durant les quatre semaines de récolte. Une rose Centifolia mesure en moyenne 1,5 mètre de hauteur. Les rosiers s’espacent de 50 centimètres. La plante prend 10 centimètres par an à partir de sa quatrième année. Ces chiffres dessinent la patience d’une culture qui s’inscrit dans le temps long.
LA NOUVELLE ROSERAIE ET ROC™ : UNE SCIENCE EN MOUVEMENT
Cultiver la rose de mai en 2026 ne va plus de soi. Fabrice Bianchi dirige l’exploitation Mul depuis près de quarante ans. Il décrit une situation qu’il qualifie de science en mouvement. Les rosiers vieillissent. Les pépiniéristes locaux se raréfient. La rouille, ce champignon qui attaque feuilles et tiges, intensifie ses assauts. Elle fragilise les plantes et parfois les empoisonne tout à fait. Les variables météorologiques s’inscrivent désormais dans les sols, au-delà de la seule surface.
La réponse de l’exploitation tient en une nouvelle roseraie. Quarante mille pieds de rosiers s’installent sur près de quatre hectares supplémentaires. L’équipe a sélectionné parmi les pieds existants les plus résistants et les plus vifs. Le bouturage maison garantit l’adaptation au terroir et au climat de Pégomas. Reproduire à partir d’un échantillon unique aurait constitué un risque botanique majeur. La diversité reste précieuse.
Les méthodes vont plus loin. L’exploitation a développé un outil de surveillance prédictive qui identifie les périodes de risque pour les rosiers. Une employée se consacre entièrement à l’observation et au répertoire de nombreuses variables. L’équipe expérimente aussi la génodique. Cette technique étudie l’effet de fréquences musicales sur les organismes vivants. Elle vise à stimuler la résistance des plantes dès les premiers signaux. Le refus de tout intrant chimique impose ces approches alternatives.
L’engagement environnemental franchit en 2026 une nouvelle étape. Après le label Bio et la certification HVE de niveau 3, le domaine de la famille Mul obtient la certification Regenerative Organic Certified™. Portée par la Regenerative Organic Alliance, cette démarche soutenue par CHANEL et conduite par Colette Mul s’impose comme l’un des référentiels agricoles les plus exigeants au monde.
Deux piliers structurent la certification. La santé des sols et des écosystèmes mobilise des couverts végétaux, la réduction du travail du sol, la plantation de haies et d’arbres au sein de l’exploitation. L’équité sociale impose respect des droits des travailleurs agricoles, conditions de travail décentes, sécurité, rémunération équitable et transparence des filières. L’audit dureplus de deux ans. À ce jour, en France, seules quatre entreprises ont obtenu ce ROC™. Le domaine de la famille Mul figure parmi elles.
UNE FLEUR DU TEMPS ET DU PARFUM
Au lever du jour, dans les champs de Pégomas, la rose Centifolia continue de livrer ses corolles. Elle raconte une histoire de patience et porte la mémoire d’un geste ancien, relie le XVIIᵉ siècle hollandais à la roseraie certifiée ROC™ de 2026, relie également Jean-Baptiste Nabonnand à Olivier Polge, Ernest Beaux à la sixième génération Mul. L’industrie naissante du XIXᵉ siècle rejoint ainsi l’agriculture régénérative du XXIᵉ. Chaque pétale rappelle que la beauté du parfum reste d’abord un acte agricole, et que la tradition se défend chaque saison contre les menaces du temps présent.

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Crédits photos : © CHANEL
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